Lundi, 25 Août 2014 10:10
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Le temps des incompétents: ces fautes qui ont tué Bassirou Faye Favori



Ma consternation est totale. Même si je sais bien qu’aucun mot ne sera jamais suffisamment fort pour décrire l’étendue de la bêtise qui vient de se produire à l’université de Dakar, je ne peux taire ma profonde tristesse face à cet insondable gâchis. Le jeune Bassirou Faye est fauché, à la fleur de l’âge, en réclamant une bourse qu’il aurait dû recevoir sans la demander. 


Les fanfaronnades d’un personnel politique qui n’a pas su assumer sa responsabilité à temps ne pourront désormais rien changer. Le Sénégal tout entier a perdu un fils. Notre fatalisme à fleur de peau amène déjà certains d’entre nous à tout mettre sur le dos de la providence, une fois encore, pour ne pas voir la béance du mal qui nous gangrène et l’étendue de notre faillite collective. Bassirou Faye est mort par la faute du gouvernement qui est sensé lui ouvrir les portes de l’avenir. Il est mort par la faute de deux ministres qui n’ont pas eu la clairvoyance et l’intelligence nécessaires pour lire les situations politiques et comprendre que le contexte social est lourdement gorgé de germes de violence et de conflit. 

Le Ministre de l’enseignement supérieur a étalé toute son incompétence. Il n’a pas arrêté la dégénérescence de l’enseignement supérieur au Sénégal. Bien au contraire, le système s’enfonce de plus en plus dans l’abîme. Nous comprendrons, peut-être trop tard, qu’un bon professeur d’université ne fait pas un bon ministre de l’enseignement supérieur. Cet homme n’aurait jamais dû quitter les amphithéâtres où, semble-t-il, sa science est reconnue et appréciée. Personne ne pourra me convaincre que les bourses des étudiants ne pouvaient pas être payées une semaine, voire plus, avant la survenue de ce drame. Je comprends bien qu’il soit nécessaire de faire des audits réguliers pour déterminer la nature, le nombre et l’impact des bourses données chaque année aux étudiants. Mais attendre toujours que l’irréparable soit commis avant de régler un problème que l’on pouvait résoudre avant relève de l’irresponsabilité. J’ai été ravagé lorsque j’ai vu les longues files d’étudiants devant les guichets des banques dès le lendemain de la mort de Bassirou. Pourquoi diantre n’ont-ils pas payé ces bourses avant ? Il a fallu qu’il y ait mort d’homme pour qu’ils comprennent qu’il était possible de payer les bourses tout en poursuivant l’audit du fichier des boursiers. Il faut bien que quelqu’un paye pour cet assassinat car la vie de cet étudiant a infiniment plus de valeur que tous les milliards prétendument économisés. 

Mais la faute du ministre de l’intérieur est encore plus grande. Il a manqué visiblement d’épaisseur politique. Le contexte actuel est tel que la police ne devrait intervenir nulle part sans s’entourer d’infinies précautions. Il devrait être le premier à convaincre le Président de la République et le gouvernement qu’il fallait à tout prix éviter la survenue de troubles, y compris à l’université, qui pourraient amener la police à intervenir en arme. 

La police envisage déjà l’hypothèse de l’infiltration pour se tirer d’affaire. Or cela l’enfonce encore plus. Le risque d’infiltration était si évident qu’il n’est pas nécessaire d’être un commissaire pour le voir. Une police expérimentée et aguerrie, qui intervient dans l’espace universitaire avec une récurrence qui frise l’obsession, devrait savoir comment serrer ses rangs pour ne pas se laisser infiltrer. On nous fait donc croire qu’un individu peut enfiler l’uniforme de notre police, rentrer dans ses rangs, abattre de sang froid un étudiant et se fondre dans la nature. Même si l’enquête en cours validait cette thèse, les autorités en charge de la sécurité des sénégalais seraient tout de même coupables de légèreté, de manque de rigueur et d’incompétence.

Le Président, nous dit-on, va prendre les choses en main et démarrer la concertation avec les acteurs de l’Université. Il y a deux ans qu’il aurait dû le faire en partant des conclusions des assises nationales. Au lieu de ça, on a lancé les assises de l’éducation qui n’ont fait de répéter des choses dites depuis les états généraux de l’éducation organisés trois décennies plus tôt. 

En cette période d’hivernage si particulière, où les pluies se font désirer comme jamais auparavant, et le risque d’insécurité alimentaire se précise de plus en plus, la mort de Bassirou Faye nous montre que nous ferons désormais face aussi à un risque d’insécurité politique. Car le Sénégal est gouverné par une coalition qui n’a ni les valeurs, ni la vision ni les hommes pour réussir la transformation attendue par les Sénégalais. Le pouvoir fait face à une opposition en lambeaux, où se mélangent des manœuvriers politiques qui tentent de renaître de leurs cendres, des laissés-pour-compte frustrés qui rêvent de vengeance et de nombreuses autres forces interlopes aussi volatiles qu’une girouette, tous prêts à tout pour arriver au pouvoir et y installer le même système de prédation et de distribution de privilèges et de prébendes. 

Le Président de la République doit vite rectifier le tir. Il cherche à démontrer qu’il n’est pas moins valeureux que son prédécesseur et rêve de construire des infrastructures et des cités quand les sénégalais attendent de lui un changement complet de cap dans la gouvernance, les pratiques et les façons-de-faire. On ne construit pas le toit d’un édifice dont les fondations sont encore à faire. Le Sénégal tout entier a la tête sous l’eau. 

On veut arriver à l’émergence mais on n’en emprunte pas le chemin. Il n’y a pas de développement sans culture du développement. Or cette culture n’existe pas au Sénégal. Aucun des dirigeants actuels ne la possède. Aucun dirigeant ne la vit. Aucun d’entre eux ne peut donc servir de modèle aux Sénégalais. 


De nombreux sénégalais ont le désagréable sentiment que le temps des despotes a cédé la place au temps des incompétents. Le Président a maintenant moins de trois ans pour montrer le contraire. Et c’est plutôt mal parti.

Par Cheikh Tidiane Dieye

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