Vendredi, 14 Novembre 2014 16:15

Pétrole au Sénégal : Enjeux et Perspectives

Engagé dans la recherche d’hydrocarbures depuis le début des années 1950, le Sénégal aidé par des compagnies écossaise, américaine et australienne, vient de découvrir coup sur coup deux gisements de pétrole dans au large de Sangomar dans le bloc offshore profond éponyme. Si beaucoup de choses ont été dites à ce sujet, il semble nécessaire de dépassionner le débat pour mieux situer les enjeux et les conséquences à venir de ces découvertes sur notre pays, notamment en ce qui concerne l’Economie nationale et la fourniture d’énergie.

 

 

Quels sont les acteurs ?

 

L’Etat du Sénégal oblige chaque entreprise étrangère qui s’installe sur son territoire dans le but de rechercher des hydrocarbures à s’associer avec la société nationale des Pétroles du Sénégal (Petrosen) en créant une filiale de droit sénégalais. Cette filiale locale et mixte est appelée « Joint-venture » et peut accueillir d’autres partenaires technico-financiers, c'est-à-dire d’autres compagnies pétrolières. Dans le cas des découvertes faites grâce aux puits FAN-1 et SNE-1, la joint-venture à l’origine de la découverte est composée par Cairn Energy (40% des parts), Conocco Phillips (35%), First Australian Resources (15%) et Petrosen (10%).

 

Cette répartition des parts s’explique essentiellement à partir de deux paramètres : la localisation des hydrocarbures dans le sous-sol sénégalais et l’apport financier de chacune des compagnies en vue d’accomplir les opérations d’exploration, à savoir la prospection géophysique et le forage. La faible part de Petrosen, en l’occurrence 10%, s’explique par le fait que durant la phase d’exploration notre compagnie nationale ne fournit aucun apport financier. Si aujourd’hui beaucoup peuvent regretter que l’Etat, à travers Petrosen, n’ait pas participé financièrement à l’exploration, il ne faut pas perdre de vue que celle-ci coûte très chère et est très risquée. En effet, dans une zone comme celle de l’offshore sénégalais où une seule découverte avait été faite dans les années 1960 au large de la Casamance, les données statistiques à l’échelle globale permettent d’estimer à 70 % le risque de forer un puits sec, c'est-à-dire de ne pas trouver de pétrole en quantité suffisante pour être exploité. De plus, un forage en haute mer comme celui de FAN-1 ou SNE-1 peut facilement atteindre les 100 millions de dollars et tout porte à croire que le puits FAN-1 a couté bien plus, notamment en raison d’un arrêt de longue durée ayant eu lieu durant le forage.

 

Au regard de ces éléments, il est logique que l’Etat du Sénégal qui doit effectuer comme tout pays en voie de développement des dépenses essentielles dans l’Education, la Santé ou encore les infrastructures, soit réticent à l’idée d’investir plusieurs dizaines de milliards dans un domaine où il a 70 % de chances perdre son argent. A ce propos, il faut rappeler que sur plus de 130 puits forés au Sénégal depuis les années 1950, moins d’une dizaine ont été positifs et ont, pour la plupart, produit de petites quantités de gaz naturel (Diamniadio, Gadiaga).

 

Que gagnera l’Etat ?

 

Petrosen qui dispose pour l’instant de 10% sans apport financier (on parle de « carried interest ») pourra cependant faire monter sa participation dans la joint-venture jusqu’à 20 % au moment de la mise en exploitation, c'est-à-dire de la production des premiers barils vers 2020. D’ici là, toutes les études et dépenses dites de développement, en vue de préparer l’exploitation, seront à la charge des autres partenaires. Le développement pour un gisement offshore peut facilement couter 4 à 6 milliards de dollars, c'est-à-dire autant que le budget actuel de l’Etat du Sénégal. Si la production démarre en 2020,  Petrosen pourra toucher 20 % des bénéfices annuels liés à l’exploitation pétrolière tout en ayant cette fois-ci l’obligation de participer aux dépenses d’exploitation au même titre que ses autres partenaires au sein de la joint-venture.

L’Etat touchera également une partie de la production (en général 10 à 15 %), cette quantité étant définie par le contrat qui le lie à la joint-venture. Ce contrat qualifié de « contrat partage de production » fixe d’abord le remboursement des dépenses engagées durant l’exploration et le développement (ces dépenses sont appelées « cost oil ») et permet ensuite à l’Etat, de prélever son pourcentage sur la production restante que l’on appelle « Profit oil ».

 

L’Etat du Sénégal ne s’en limitera cependant pas qu’aux 20 % de Petrosen et à sa part de production. Il ne faut pas perdre de vue que la joint-venture, comme toute société enregistrée au Sénégal, doit payer un impôt sur les sociétés tel qu’il est prévu par le code général des impôts. Cela signifie que la joint-venture dans son ensemble, devra reverser 30 % de ses bénéfices annuels à l’Etat.

Ainsi, l’Etat pourra gagner de l’argent grâce à 3 canaux : via Petrosen, via sa part dans la production et via les impôts.

Etant donné que les réserves devront être précisées dans les mois et années à venir et vu la fluctuation permanente du prix du baril, il est pour l’instant impossible, si l’on veut rester prudent, de donner des chiffres exacts sur les revenus totaux que touchera l’Etat à partir de ces gisements. L’ordre de grandeur pourrait cependant être de quelques milliards de dollars à étaler sur les 15 à 25 ans que pourrait durer la production.

 

Comment garantir la transparence ?

 

L’Univers pétrolier a longtemps été, et à juste titre, jugé opaque et générateur de conflits et de pressions sur l’environnement. Pour preuve les conflits au Biafra, en Angola ou encore au Congo ainsi que les désastres écologiques au Nigéria, ont, depuis les années 1970, montré que l’or noir pouvait vite devenir source de malheur pour un pays d’Afrique subsaharienne. Beaucoup de nos compatriotes ont, à l’annonce de ces découvertes, exprimé leur pessimisme quant à l’utilité d’avoir du pétrole dans notre sous-sol. Il faut cependant compter sur la mise en place depuis 2002 de l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE) qui aide à assainir les comportements politiques et industriels vis-à-vis des ressources naturelles. En effet, l’ITIE permet au citoyen d’avoir accès par Internet et auprès des organismes gouvernementaux aux données sur les recettes liées à l’exploitation des ressources naturelles ainsi que les contrats liant l’Etat aux compagnies minières ou pétrolières. Le Sénégal a demandé à adhérer à l’ITIE depuis Fevrier 2012, avant de créer un comité de pilotage en Juin 2013 et de mettre à sa tête le Pr Ismaila Madior Fall. Ce comité, composé de représentants gouvernementaux, d’industriels, de groupes de presse, d’ONG et d’organisations de la société civile, a déposé la candidature officielle du Sénégal auprès de l’ITIE  en Octobre 2013. Si la procédure d’acceptation peut parfois prendre plusieurs années, il faut saluer cette démarche qui va dans le sens de la transparence et qui garantira l’accès à l’information pour le citoyen.

 

Les agents de contrôle de L’Etat ainsi que les ingénieurs et le management de Petrosen joueront également un rôle clé dans la transparence et la fiabilité des données de production. Il est évident que les sommes en jeu dans l’Industrie pétrolière sont gigantesques et que si les mécanismes de contrôle sont scrupuleusement appliqués au sein de ces entités, l'Economie du Sénégal ne s’en portera que mieux. La vigilance citoyenne est également de mise et devra aussi s'organiser en dehors du cadre formel de l’ITIE.

 

Quelles perspectives le Sénégal a-t-il avec le Pétrole ?

 

Le pétrole est une ressource non renouvelable à l’échelle d’une vie humaine. Cela signifie qu’avec les taux d’extraction qui seront appliqués à ces gisements offshore, ceux-ci vont s’épuiser d’ici quelques décennies. Il nous faut ainsi collectivement prendre conscience que nous ne pourrons pas indéfiniment baser l'essentiel de nos recettes budgétaires sur le pétrole ni prévoir de régler nos récurrents problèmes de fourniture d’Energie (électricité et carburants) avec lui. Certes, le pétrole constitue pour certains pays la quasi-totalité du budget de l’Etat, c’est notamment le cas au Nigéria ou en Algérie. Ces pays disposent néanmoins de réserves d’hydrocarbures bien plus importantes que celles du Sénégal et c’est aujourd’hui une quasi-certitude que nous ne découvrirons jamais des gisements ayant des tailles équivalentes aux leurs. Nous devrons donc adopter une stratégie différente de la leur car il serait périlleux de laisser notre Economie dépendre du pétrole vu notre potentiel intrinsèque en hydrocarbures.

 

Une fois ceci affirmé, il est légitime de penser qu’entrer dans le cercle restreint des pays producteurs de pétrole pourrait logiquement signifier une baisse du prix des carburants à la pompe ainsi que la fin des délestages électriques pour les sénégalais. Le premier objectif peut être atteint en renforçant les capacités de la SAR (Société Africaine de Raffinage) ou en construisant une nouvelle raffinerie où la part de production pétrolière revenant à l’Etat pourra être traitée en partie. Cette raffinerie pourrait être construite d’ici 2025 si l’Etat et les gouvernements qui se succéderont décident d’en faire une priorité nationale. Le second objectif relatif à la fourniture électrique devra plutôt être atteint en investissant l’argent issu de la vente du pétrole dans la diversification des sources primaires d’électricité, notamment le solaire et l’éolien où le Sénégal dispose d’un potentiel important, parmi les plus élevés en Afrique de l’Ouest selon les derniers rapports de l'IRENA (Agence internationale pour les energies renouvelables).

La production actuelle d’électricité au Sénégal dépend quasi exclusivement du fuel lourd fourni par la société ITOC à la Senelec. Ce fuel est ensuite transformé dans des centrales thermiques ou dans des groupes électrogènes et coûte cher à l’Etat. Une partie des revenus du pétrole pourrait être consacrée à la recherche-développement sur le solaire ainsi qu’à l’équipement en technologies solaires et éoliennes. La construction d’une centrale thermique à gaz pourra également être envisagée lorsqu’une découverte importante de gaz sera faite, ce qui est probable vu la configuration géologique du bassin sénégalais. Le gaz est bien moins polluant que le pétrole et permet au Nigéria par exemple, d’avoir un coût du kilowattheure (Kwh) d’électricité 4 à 5 fois plus faible que le Sénégal. 

 

Enfin, le Sénégal va sans aucun gagner en expertise technique dans les opérations pétrolières, et ce, grâce au recrutement prioritaire de nationaux sénégalais dans les entreprises exploitantes tel qu’il est prévu par le code pétrolier. Cela, combiné aux recettes financières, permettra à l’Etat de gagner en autonomie vis-à-vis des compagnies pétrolières, même si celles-ci conservent un peu partout dans le monde une avance technique significative sur les sociétés nationales. Cette autonomie nous permettra à l’avenir de négocier de meilleurs contrats, d’améliorer le code pétrolier, de former plus d’ingénieurs, d’économistes de l’énergie et de faire grandir Petrosen comme l'ont fait plusieurs grands producteurs qui ont aujourd'hui des compagnies nationales de très haut niveau (Sonangol en Angola). Nous faisons donc face à un challenge, dans une industrie complexe, avec une ressource qui ne durera pas éternellement même si elle est présente dans notre sous-sol depuis des dizaines de millions d’années. Si l’Etat et la société civile s’engagent, l’un avec une vraie vision stratégique et des mécanismes de contrôle, l’autre dans une vigilance de premier ordre, tout porte à croire que le Sénégal pourra relever ce challenge comme il le fait depuis tant d’années, et avec brio, dans le domaine de la Démocratie.

 

Fary Ndao

Ingénieur Géologue

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Dernière modification le Vendredi, 14 Novembre 2014 16:32

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